Des mots à l’image, l’audace de l’artiste

Que peut bien m’apporter la « bonne nouvelle » dont l’image est le véhicule, pour que je souhaite en contempler le spectacle jour après jour? (Le spectateur)

Partant arbitrairement de deux thèmes picturaux récurrents dans mon travail, la surface de l’eau et les cailloux, j’aimerais tenter d’en débroussailler le concept, espérant saisir l’indicible en empruntant périlleusement quelques sentiers des mondes symbolique, psychologique et philosophique.
Les mots sont pour moi une source d’inspiration essentielle, leur transformation en représentation graphique les ancre dans ma (la) réalité. Ces signes picturaux deviennent les traces mémoire de ma pensée et servent de support à son épanouissement. Tout ce qui concrétise matériellement ces images, encre – huile ou autre, donne du temps au mûrissement de mon être.

La surface de l’eau capte dans son reflet tant le monde du dessus que celui du dessous. Ces deux mondes symbolisent le visible et l’invisible – le conscient et l’inconscient, le solaire et l’ombre, Hélios et Héphaïstos, etc.

Cette rencontre de deux mondes à la surface d’un objet se retrouve dans l’interprétation que Sartre ou Levinas portent sur le regard. Mes yeux rencontrent un objet visage et, par la porte des yeux de l’autre, il me sera peut-être donné d’entrer dans un autre monde, celui, invisible, de ses représentations, celui de sa pensée. Dans ce regard, Sartre craint de rencontrer l’enfer alors que Levinas l’appréhende de manière débonnaire, mais tous deux disent l’importance du regard de l’autre. Ce regard, si l’enfançon en est privé, il en meurt.

Quand le regard se porte sur l’œuvre d’art, peut-être n’en saisit-il qu’une surface sur laquelle il glisse sans y trouver d’autre signification. Peut-être, au contraire, découvre-t-il une porte d’entrée menant à cet autre monde, la pensée de l’artiste, sa recréation du monde. De cette transcendance, ce dépassement de la surface de l’objet, ce voyage hors de l’ordinaire, naissent de nouvelles représentations signifiantes pour le spectateur qui fertilisent le terreau de son propre développement.
Il en va ainsi de l’artiste qui tente de se révéler à lui-même. Guidé par son intuition et sa sensibilité, il parvient à une disponibilité d’esprit qui lui permet d’accueillir son propre monde souterrain. C’est de ses ressources inconscientes qu’il reçoit la divine inspiration. Il se met à disposition de l’inconnu et se laisse guider par les exigences de l’expérience artistique. Il faut pour y parvenir qu’il traverse les épreuves de la peur – de l’autocritique – de l’impuissance et un douloureux lâcher prise, avant que ne surgisse l’improbable, l’inespérée création.

Les cailloux sont en polarité avec l’eau dont la forme est insaisissable. Ils sont les témoins d’une éternité quantifiable, presque mesurable. La roche se subdivise au cours des millénaires jusqu’à devenir pierre – cailloux – sable et poussière. Les cailloux sont une marque de cette lente transformation, des objets mesurant l’incommensurable temps, un secourable repère, un rapport rassurant dans cet inquiétant infini.
La pierre, élément de repère par sa fixité, m’ancre au sentiment de stabilité et me donne l’appréciable liberté d’explorer mon propre cosmos, cet inconnu, ce vertigineux en moi.

Pourquoi le spectateur s’intéresserait-il à la création de l’artiste ?
Quelle est cette part de moi en l’autre? L’autre serait-il  moi?

Les regards peuvent appréhender les subjectivités pour autant que nous les y autorisions. L’artiste, pour sa part, dévoile sciemment la sienne, il offre sa sensibilité et son intériorité en spectacle, c’est le don qu’il fait de lui-même, espérant par là donner du sens à son existence et trouver sa place dans la société. Il expose sa vulnérabilité sur la place publique. C’est le chemin sacrificiel qu’il choisit pour la reconnaissance de son être.

Pourquoi ce choix ?
Lorsque l’indispensable attention nécessaire à l’être a fait défaut, quand le regard bienveillant qui permet à l’enfant (réel ou intérieur) de se développer a cruellement manqué, il ne lui reste plus, s’il ne veut pas se résigner à l’effacement, qu’à refaire le monde, le recréer inlassablement jusqu’à son improbable changement, jusqu’à ce que justice lui soit rendue. Pour échapper à la folie ou à l’anéantissement, tel un démiurge, l’artiste entreprend la reconstruction du monde avec le tenace espoir d’être enfin reconnu par celui-ci.
Peut-on concevoir projet plus audacieux pour venir à bout du néant ?

Annette Genêt, 8 juin 2008

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