En souvenir de Stan et Louise White

Louise White, en 1999

Il y a quelques jours Judy, la femme de Loren White que tout le monde appelle Dutch, m’a téléphoné pour me proposer de participer à un mémorial en l’honneur de Stanley et Louise White, couple d’américains hors du commun.

Pour commencer, je dois dire merci à Stan et Louise pour la liberté que m’a autorisé leur ouverture d’esprit et leur extraordinaire capacité d’accueil. C’est bien parce que j’étais certaine de retrouver ce port d’attache au moment voulu que j’ai pu m’offrir la liberté de passer plusieurs mois aux USA en 1970. Ils m’ont accueilli au retour, sans question, comme un enfant qui revient, ça ne s’oublie pas. Atterrir chez White, ce n’était pas n’importe où. C’était un fameux pôle de rencontres où il était difficile de vivre la solitude ou l’isolement. C’était un endroit réellement excitant, non seulement il y avait toujours du sang frais, mais il y avait un courant d’idées très entretenu. On y débattait écologie, société, politique, art, philosophie, métaphysique, et pour ce qui est de l’amour on ne faisait pas qu’en parler –  bref on s’y construisait un monde meilleur, ça va de soi. Inutile de dire que pour accompagner les côtés stimulants et créatifs, il y avait aussi quelques illusions dans l’air et les maux existentiels noyés dans le mélange des identités ressurgissaient tôt ou tard. On échappe difficilement à ses propres chimères, mais chez White elles évoluaient sur un écran panoramique. Stan et Louise étaient des exilés du Mac Carthisme et leurs valeurs morales étaient fortes. Le clan White s’est édifié en Europe sur fond d’intégrité de caractère. En d’autres temps, Stan jeune et brillant avocat, aurait certainement développé une belle carrière aux USA, mais, pas plus que Louise, il n’a accepté de se plier aux humiliations infligées par la violente ségrégation raciale en vigueur à l’époque, il n’y avait même pas à choisir.  Amer destin d’exilés, rebelles peut-être mais pas résignés.

Stan avait du coffre, non seulement physiquement par sa présence imposante, mais il voyait grand, en patriarche conscient de son rôle, il a implanté son clan dans un terreau généreux. La maison de Veyrier, pouvait contenir pas mal de monde et ceux qui ne trouvaient pas leur espace là, construisaient la maison de la Roque sur Cèze.
Difficile d’évaluer le nombre de jeunes qui ont gravité autour du clan entre les années 60 et 90, et qui comme moi, ont fait plus ou moins partie de la famille.
Stan avait le sens des largesses et j’ai souvenir qu’il remplissait le frigidaire sans compter quand les traductions payaient bien. Il donnait l’impression que l’argent n’avait pas d’importance pourvu qu’il y en ait. Il avait une façon très directe, même un peu dure de rabattre le caquet des femelles trop excitées (j’en sais quelque chose), en somme il mettait bon ordre dans le poulailler. Je n’oublierai pas non plus ses baisers de propriétaire à chaque nouvel an. Bref un mec, un vrai, comme on n’en fait plus.

Louise, c’était du concentré de bonne femme, du caractère, un regard d’aigle, un jugement pointu. Elle vous calibrait en quelques secondes. N’empêche que dans les moments un peu difficiles, je me suis souvent adressée à ses talents divinatoires. Elle savait exactement les mots sur lesquels s’appuyer pour vous tracer un futur acceptable. Elle pointait juste, au bon endroit, sachant désigner une direction rassurante. Un déménagement, un changement de carrière, des hésitations, un enfant, un projet important –  je faisais confiance à sa vision du monde. Je n’ai peut-être pas suivi toutes ses directions à la lettre mais je me suis souvent référée à ses conseils sages et à ses critiques pertinentes pour l’essentiel. Louise se lançait fréquemment dans une rhétorique sophistiquée et la plupart du temps je ne pouvais pas la suivre, mon anglais ne m’y autorisait pas mais j’admirais son incroyable capacité à s’extraire de la réalité ordinaire. J’ai connu Louise bijoutière, tisserande quand elle n’était pas secrétaire ou traductrice, puis chroniqueuse radiophonique virulente jusqu’à la toute fin de sa vie. Je n’ai pas connu la période beaux-arts, mais j’ai vu des croquis qui ne déméritaient pas. Louise était multiple, intelligente et pour ne rien gâter de son impressionnant capital d’énergie, une rivale vigoureuse jusqu’aux moments ultimes de son existence. Elle savait s’entourer d’une compagnie d’adorateurs masculins et les derniers mois de sa vie sont inoubliables. Dès l’annonce de la maladie, il n’y a pas eu un soir où elle n’ait été célébrée et entourée par ses admirateurs. Si elle était encore de ce monde, j’en serais verte de jalousie. Elle n’a eu qu’un seul regret face à la mort, c’est de devoir arrêter la fête. Qui peut mériter une telle fin, à 86 ans, si ce n’est une grande dame et comment lui rendre mieux hommage ?

Depuis juin 2000, Louise figure sur l’autel de mes ancêtres adoptés, son esprit m’accompagne. Hugh!

One Response to “En souvenir de Stan et Louise White”

  1. Claude dit :

    Merci de m’avoir fait connaître ces gens si intéressants, Musarde.