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J’ai lu: Le fil d’une vie, de Goliarda Sapienza

Vendredi 12 septembre 2008

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Goliarda est une artiste Sicilienne, elle est comédienne. Le fil d’une vie est un récit autobiographique, celui d’un travail psychanalytique peu ordinaire. C’est une écriture avant tout riche d’images poétiques où se côtoient l’imaginaire, le réel et le rêve sans cloisonnements et sans repères bien évidents pour le lecteur. C’est seulement vers la fin du livre, lorsque la « cure » psychanalytique prend forme que les séquences sont un peu mieux scandées.

Les définitions psychanalytiques y sont prenantes, malgré leur violence, celle imposée aux défenses de la patiente par le médecin est difficilement crédible dans une analyse contemporaine, mais elle appartient aux années 70. Il est également permis de se demander si les interprétations du médecin ne sont pas plutôt filtrées et durcies sous la plume hypersensible de l’auteure.

En cette quarantaine d’années qui nous séparent de ce traitement, la psychanalyse a instauré une plus grande distance dans le transfert et le contre-transfert qui se jouent entre le patient et le thérapeute, et c’est heureux s’il on en juge par le drame qui conclue cette « non cure » et renvoie la patiente à son désespoir suicidaire. 
Dans le récit le médecin semble aussi amoureux que sa patiente et la pénètre brutalement par ses interprétations. La dépendance avec le thérapeute est totale et l’acte sexuel serait peut-être la seule issue libératrice et destructrice d’une telle proximité. A la fin le médecin devient cassant pour échapper à la frustration de ce désir de fusion. Soigner l’autre pour se sauver soi-même? Deux épisodes en font la démonstration, celui où il dit souhaiter qu’elle le gifle, même s’il y met un bémol, et celui où il encourage  la patiente à se  mettre nue pour la rassurer sur sa capacité de plaire. Il est voyeur, elle s’exhibe, là il est difficile de ne pas déceler l’investissement trop personnel du thérapeute. D’ailleurs, c’est à la suite de ces séquences qu’il décide d’interrompre le traitement, il reconnaît son échec. C’est une véritable trahison qui se joue et la relation prend des airs de drame d’opéra. Elle l’aime, il se fait désirer, il l’aime (dit-il) et il s’enfuit, affolé par sa création. Il la condamne par là où il prétend la sauver. Il la fouille, la vide et l’abandonne, dangereux thérapeute. Il approche de trop près le noyau incandescent, l’oeil du volcan, le cratère de vie et la patiente y perd presque la sienne. Il s’égare dans son propre désir de transformer l’autre, qui n’est rien moins que de vouloir le ramener à sa propre dimension. Un soi qui juge la partie malade de l’autre comme nocive, à éradiquer sans retenue.
Ce que peut la psychanalyse ? Se connaître, se reconnaître, s’apprendre et adoucir ainsi sa peine, oui.  L’abandon est moins douloureux si les émotions identifiées se rapportent plus à l’enfance qu’à la réalité. La douleur survient mais son codage s’en trouve amorti. L’emphase dramatique perd de son ampleur. Mais ici, il s’agit d’une artiste et ce sens tragique, cette sensibilité extrême est le souffle vital de son existence, on ne peut la lui enlever sans lui ôter son identité. Cette expérience lui aura probablement offert un peu d’espace vital, mais à quel prix? Ceci étant, Goliarda Sapienza en aura fait son miel en bonne artiste qu’elle est. Ce très fort récit autobiographique en est la preuve.

Avec Goliarda, rien n’est vécu dans la modération, tout avec elle est porté au paroxysme, la vie est toujours très proche de la mort. Le style d’écriture très libre est un peu difficile à suivre, mais le lecteur se trouve récompensé de son effort. Goliarda pose des images d’enfance indélébiles, des sensations, des goûts, des couleurs, des lumières, des émotions, de la chair et du sang, mais aussi de l’histoire. On ne peut mieux pénétrer dans une famille sicilienne intellectuelle pendant la période fasciste, que par la voix de cette petite fille dont l’expressionnisme est total. 

Editions Viviane Hamy / février 2008.